Un Empereur se meurt
Extraits des documents laissés par le professeur d’université DDr. Hans Karl Zessner-Spitzenberg
LINS-Verlag, Gebhard u. Josef Lins, A-6800 Feldkirch
Préambule
Il y a plus de quatre-vingt ans, le monde apprit soudain la mort du dernier Empereur d’Autriche et Roi de Hongrie. Contraint à l’exil sur l’île de Madère, il termina son existence terrestre loin de sa patrie.
Cet événement suscita partout une profonde émotion.
Pourtant peu de gens, même dans son cher pays natal, sont au courant des conditions et circonstances dans lesquelles s’éteignit ce grand homme, ce grand Autrichien.
Notre document est destiné à en informer tout un chacun, particulièrement au sein des peuples que le monarque immortalisé appela jadis « ses peuples ».
Profondément catholique, l’Empereur Charles connut, au cours de sa vie, de grandes joies mais aussi les souffrances les plus amères qu’il surmonta avec le courage de sa foi. Mais c’est dans sa mort chrétienne exemplaire qu’il fut le plus grand.
Ce fut la mort « d’un juste, précieux aux yeux de Notre Seigneur »
La procédure de béatification est chapeautée par la « Ligue des prières Empereur Charles pour la paix des peuples ». Les réservations auprès de cette communauté des prières et toutes questions relatives à ce sujet sont à adresser au directoire de la ligue des prières à l’attention du président directeur général : Min.Rat.Johannes Parsch, Diefenbachgasse 45-47/3/1/7, A-1150 Vienne.
Réalisation © LINS-Verlag, Gebhard u. Josef Lins, A-6800 Feldkirch
Madère
Le petit bateau fluvial descendait le courant, vers la mer. Le Roi et la Reine logeaient dans la minuscule cabine du capitaine. Il faisait froid. Le trajet était monotone et l’on s’arrêtait la nuit. Près de Moldava, il y eut un arrêt plus long : une sorte de cadeau au monarque prisonnier, en ce 4 novembre, son jour de fête. Les pilotes ‘croates’ refusèrent de conduire le couple royal vers l’exil, malgré les offres de sommes très importantes. Il fallut trouver un Serbe.
Le lendemain, on mit pied à terre à Orsova, et le trajet se poursuivit en voiture. A nouveau, la population s’était massée des deux côtés de la route. Les fermiers criaient « Küss die Hand » et à certains endroits, les gens s’agenouillaient, et beaucoup pleuraient. Ce fut ainsi sur tout le trajet, et lorsque les souverains montèrent dans le train, ils virent avec stupéfaction que l’on empêchait le peuple à coups de crosses de fusils de les approcher.
Dans la dernière gare avant Bucarest, le ministre des affaires étrangères roumain voulut rendre ses devoirs, mais il fut congédié par les Anglais. A Galatz il y eut de nombreux curieux. Le Comte et la Comtesse Hunyadi, les seules personnes autorisées à les accompagner, se joignirent à Leurs Majestés. Entre-temps, l’Impératrice Zita avait commencé à raccommoder les quelques pièces de lingerie déjà bien abîmées. De Galatz à Sulina, on emprunta un petit bateau à vapeur, sur lequel un ancien cuisinier de la Cour s’occupait de la cuisine. Il préparait des spécialités du pays natal et s’efforçait ainsi, de manière touchante, de réconforter les augustes passagers.
Leurs Majestés demandèrent à plusieurs reprises de pouvoir assister à la sainte messe, mais en vain ; également à Galatz : il leur était interdit d’entrer dans une église. Vers 10 heures enfin, apparut un Révérend capucin, muni du Saint-Sacrement et qui put donner sa bénédiction. Les exilés seront privés de messe jusqu’à Gibraltar.
A Sulina, où était amarré le croiseur anglais « Cardiff » Leurs Majestés durent embarquer sans tarder. On leur attribua la cabine de l’amiral. Absent à leur arrivée, le capitaine s’avéra, au retour de la chasse aux bécasses, officier chevaleresque, plein de considération. Afin de ne pas devoir traiter le monarque comme un prisonnier, il le pria de lui établir une déclaration écrite sur l’honneur, ce que fit l’Empereur Charles en toute simplicité. Bien plus tard, encore en possession de ce document, le capitaine s’en montrait toujours fort honoré. Pendant toute la durée du trajet, on remarqua combien ce rôle désagréable de gardien de prisonnier était pénible à ce loyal officier.
Le 8 novembre vers 8h 30 du matin, le « Cardiff » arriva à Constantinople. L’Empereur et l’Impératrice purent reconnaître sur la rive l’endroit, où ils eurent l’occasion de prendre le thé en l’an 1918, comme hôtes de l’empire ottoman. Le navire s’arrêta devant la Hagia Sophia. Une multitude d’oiseaux marins fendirent le ciel. Un arc-en-ciel se forma au-dessus de cette magnifique ville féerique.
Le capitaine fit allusion timidement aux assertions du gouvernement hongrois selon lesquelles le Roi avait manqué à sa parole par son retour dans sa patrie. Il sembla rassuré lorsque le monarque tenta de minimiser cette rumeur, la balayant d’un revers de main. Il avoua également qu’il détestait le rôle qu’il devait tenir. Il venait de télégraphier à Londres afin de savoir où conduire Leurs Majestés. Aucune réponse ne lui étant parvenue, il avait tenté d’obtenir de plus amples informations auprès de l’amiral, mais celui-ci semblait de pas en savoir davantage.
Vers 2 heures, le Comte Hunyadi se rendit à terre, afin d’acheter un costume civil pour l’empereur. Le costume s’avéra malheureusement trop juste mais il put encore l’échanger à temps. L’Impératrice demanda de pouvoir écrire une courte lettre en français à l’intention de ses enfants, ce qui lui fut refusé dans un premier temps, mais finalement l’amiral en personne s’engagea à poster la lettre lui-même. En soirée, un télégramme du colonel Strutt annonça que les enfants allaient bien, mais que le sort des petits archiducs était encore incertain.
Le 9 novembre, le « Cardiff » reçut l’ordre d’appareiller pour Gibraltar, et à 0 heure 30, l’ancre fut levée. C’était une nuit magnifique avec un beau clair de lune et les étoiles brillaient merveilleusement au-dessus de l’eau. La mer de Marmara était lisse comme un miroir. Dans les Dardanelles, le brouillard se répandit et les épaves des navires coulés aux alentours durant la guerre mondiale constituaient un réel danger. Il était défendu au capitaine d’accoster et c’est ainsi qu’il traversa les restes des champs de mines à toute vapeur.
Le 10 novembre vers 2 heures, une tempête commença à se lever dans la mer Egée et continua de faire rage durant la journée du 11 novembre. Le capitaine se renseigna à Malte sur la destination du voyage. Probablement Madère, fut la réponse. « I hope it for you », rajouta le capitaine et avoua, hésitant, qu’il fut question de l’île d’Asunción, dont le terrible climat, à la longue, ne convient à aucun Européen. L’Impératrice regarda l’empereur avec stupéfaction. L’Empereur Charles était devenu pâle et des gouttes de sueur apparurent sur son front. « Mais nous ne pourrions jamais revoir les enfants ! » furent les premières paroles qu’il put exprimer. Après une pause, il essuya la sueur, sourit et dit d’une voix changée « que je suis pusillanime. Ils ne peuvent nous envoyer qu’à l’endroit choisi par Dieu.»
Le 12 novembre, le temps s’améliora. La Sicile apparut vers 2 heures, ensuite on longea la côte africaine. A nouveau, un télégramme parvenu de Strutt assura que les enfants allaient bien. Le capitaine organisa un tir aux clays et pour la première fois depuis longtemps, l’Empereur prit un fusil en main.
Le 14 novembre, on passa Alger. La nuit fut de nouveau tempétueuse. Le lendemain, on aperçut la côte sud de l’Espagne et le 16 novembre vers 7 heures du matin, le « Cardiff » arriva à Gibraltar. Aucune information fiable n’était encore parvenue sur la destination finale. Le soir arriva l’ordre d’appareiller immédiatement pour Madère malgré la tempête qui faisait toujours rage, et suite à laquelle les bâtiments de guerre espagnols, dont l’ordre était de rejoindre Tanger, ne prirent pas la mer. Le capitaine prit la responsabilité de retarder la sortie, et l’initiative de faire dire la sainte messe sur le pont le lendemain matin, messe durant laquelle le couple impérial put communier. « I know they are keen about it » dit-il. Peu de temps après, le bateau anglais s’engagea sur l’océan atlantique avec ses prisonniers à bord.
Le 19 novembre, le jour de la Sainte Elisabeth, on aperçut l’île de l’exil. Tendu, le couple impérial regardait défiler la côte. On contourna une presqu’île, puis, devant un arrièreplan de montagnes ondulantes, la ville et le port de Funchal apparurent. L’Empereur contempla attentivement cette vue prestigieuse, puis son regard se porta vers la droite en hauteur, sur les deux tours tronquées d’une église de montagne.
« Comme elle nous rappelle nos églises acceuillantes. C’est certainement une église dédiée à Notre-Dame. Nous y monterons bientôt ! ». C’était Nossa Senhora do Monte, l’église dans laquelle il fut inhumé quelques mois plus tard.
Le 19 novembre était un samedi. Un de ces nombreux samedis fatidiques dans la vie de l’Empereur : il avait été confirmé un samedi, il avait atteint la majorité un samedi, il s’était marié un samedi et avait été couronné Roi un samedi. C’est également un samedi que le Roi revint en Hongrie au début de la première tentative de restauration et c’est aussi un samedi qu’il prit la décision, lourde de conséquences, de refuser de renoncer au trône, après que le deuxième voyage en Hongrie eut échoué. C’est un samedi que l’émigration dans le climat brumeux du Monte devait avoir lieu. Et le 1er avril 1992, date à laquelle Dieu rappela son serviteur, était également un samedi.
Lors du débarquement, un prélat autochtone vint saluer le couple impérial avec les mots allemands « Willkommen ». Une foule compatissante s’était rassemblée et les salua amicalement. Leurs Majestés arrivèrent en voiture à la villa Victoria qui leur était attribuée. En tous lieux ils rencontrèrent de la sympathie discrète, respectueuse. A la demande expresse du pape Benedict XV, l’évêque se montra particulièrement chaleureux et laissa au couple impérial l’autel domestique de sa chapelle privée. Bien vite, il leur fut même permis d’héberger le Saint-Sacrement sous leur toit. Après une longue privation, cela fût une précieuse consolation pour l’Empereur et plusieurs fois par jour il répétait « je vais vérifier, si la Lumière éternelle luit encore ». On savait alors qu’il se retirait pour un long moment et on le laissait seul dans la chapelle avec le Roi des Rois.
Bien vite, l’Empereur et l’Impératrice commencèrent à visiter la ville et les alentours. Le Comte et la Comtesse Hunyadi, qui les avaient accompagnés dans leur voyage vers l’exil, restèrent longtemps leur seul entourage du payas natal. Mais la sympathie compatissante, que la population leur manifestait au début, se transforma très rapidement en réel enthousiasme. A nouveau, comme ce fut le cas jadis en Suisse, les cœurs d’un peuple étranger fondirent pour les souverains. L’Empereur fit remarquer en souriant « j’aimerais presque dire : ma fidèle ville Funchal depuis toujours ».
Les premières semaines se déroulèrent calmement. Rarement, mais alors non sans une certaine frayeur, l’Impératrice ainsi que son proche entourage perçurent la nature de la force intérieure, qui transformait la personnalité de l’Empereur, la voie céleste empruntée par son âme. L’Impératrice Zita se souvint plus tard : « Il était impossible de suivre sa rapide ascension. Comme il était très renfermé, replié sur soi, on ne pouvait déceler le cheminement intérieur, l’élévation bienheureuse que cachait ce mutisme. »
A l’époque, des rumeurs commençaient à circuler prétendant que l’Empereur était gravement malade. Et l’on ne pouvait échapper à l’impression que seul l’espoir de le voir passer bientôt de vie à trépas alimentait ces bruits malveillants. C’est dans le parc de la villa Victoria que l’Impératrice révéla ces ‘on-dit’ à son époux. Avec étonnement, elle vit le visage de l’Empereur refléter l’angoisse, une sorte de félicité douloureuse. Il dit : « Cela m’émeut profondément, parce que c’est si cruel ». Il leva ensuite les yeux vers Nossa Senhora do Monte, que l’on apercevait de loin, et ajouta avec insistance : « Je ne voudrais pas mourir ici ». Mais aussitôt, il sourit à nouveau et se corrigea : « Le Seigneur fera ce qu’Il voudra. »
Durant toutes ces journées, l’Empereur semblait chercher en lui une réponse claire à une question importante, pour arriver à une conclusion déterminante. Il avait le sentiment, disait-il depuis un long moment déjà, que le Seigneur le priait d’offrir sa vie afin de sauver ses peuples. Décontenancée, l’Impératrice Zita n’osa répondre. L’Empereur se tut et sembla attendre. Ensuite, pendant qu’à nouveau ses yeux cherchaient l’église Notre-Dame sur la colline, il décida très fermement : « Et je le ferai ! »
En son for intérieur, l’Impératrice Zita supplia le Seigneur, d’en rester là. Cependant, à partir de ce jour, l’Empereur commença à lui donner des conseils sur ce qu’elle devait faire, au cas où – dans un avenir proche peut-être – il ne serait plus auprès d’elle.
Des semaines passèrent, et les soucis quotidiens étaient plus que nombreux. Il y avait les soucis concernant les enfants et la mère de l’Empereur, les soucis concernant le destin des fidèles en Hongrie et des partisans expulsés de Suisse, en outre, la situation financière de plus en plus désespérée dans laquelle l’Empereur se trouvait et à laquelle il ne pouvait plus faire face. Il y avait son isolement du monde entier et le refus systématique opposé à toutes ses requêtes en vue d’obtenir la compagnie d’un monsieur de son ancien entourage. Le Comte et la Comtesse Hunyadi ne pouvaient rester à Madère que momentanément et ils quittèrent l’île, non sans avoir laissé un crédit substantiel au monarque. Ce que le Comte Hunyadi ne pouvait imaginer, c’est que l’Empereur Charles ne profiterait jamais de ce crédit.
Le personnel de service, la cuisinière, la femme de chambre et le serviteur accompagné de son épouse, ne put embarquer pour Funchal que durant la période de Noël. Le Comte de Revertera et le baron Hye essayèrent en vain d’obtenir un visa. Aucune personne, qui aurait pu conseiller le souverain inexpérimenté dans le domaine des finances, n’était sur place et de surcroît, toute aide financière lui était refusée, sans doute sciemment. Cela fut indirectement la cause de sa fin tragique. La nécessité de réduire les frais, sans vraiment savoir par quel bout commencer, entraîna l’Empereur de l’onéreuse villa Victoria - une dépendance de l’hôtel Reids-Palace - vers l’atmosphère délétère du Monte.
Soudain, lorsqu’il fut question de la proche venue des enfants, arriva une nouvelle inquiétante : l’Archiduc Robert devait subir l’ablation de l’appendice. L’Impératrice s’efforça d’obtenir l’autorisation de se rendre en Suisse. Elle était en effet soi-disant « libre » et ne partageait l’exil de l’Empereur Charles que « volontairement ». Un jeu très douloureux d’acceptation et de refus commença. L’impératrice accepta les conditions ridicules des mesures de surveillance et put enfin entamer son voyage début janvier, toutefois sans être accompagnée. L’Empereur Charles resta sur l’île. Le Comte Almeida, un Portugais, qui servit jadis dans l’armée austro-hongroise, fut sa seule compagnie durant ces semaines.
La mère ne se vit accorder que quelques petites heures auprès de son enfant malade. L’opération terminée, et alors que le petit archiduc était encore fiévreux, l’Impératrice Zita dut à nouveau quitter la Suisse. Le 2 février, elle arriva à Funchal avec les enfants, hormis l’Archiduc Robert, et accompagnée par l’Archiduchesse Marie Thérèse. L’Empereur Charles se trouvait sur le quai. La joie des enfants fut indescriptible lorsqu’il les rejoignit sur le navire et les embrassa avec enthousiasme. Les larmes lui coulaient le long des joues lorsqu’il descendit du navire avec le petit Archiduc Rudolf dans les bras. Les personnes accompagnant les enfants furent surprises de voir le souverain si fatigué, avec la chevelure grisonnante. Mais ils recherchèrent en vain sur son visage des traits d’amertume et n’entendirent aucune parole blessante.
Dans sa solitude, et en raison de sa situation financière difficile, l’Empereur avait pris la décision d’emménager immédiatement dans une quinta do Monte proposée par un patricien de la place, bien que l’on eut conseillé sagement de n’emménager qu’en été. A la mi-février, le déménagement s’effectua vers cette maison qui n’était destinée et aménagée que pour des séjours estivaux. Entourée de belles régions boisées, elle offrait une superbe vue sur le port et la mer, mais malheureusement à son altitude et à cette saison, d’épaisses nappes de brouillard très humides, envahissaient la montagne. Etant donné qu’il n’existait quasiment pas de chauffage approprié et que cette villa n’était construite que pour y passer les vacances d’été, l’eau suintait des murs. Les pièces étaient très petites. Comme les réserves d’argent liquide s’amenuisaient de jour en jour, l’Empereur persista dans sa décision
Les enfants étaient arrivés avec de nombreux bagages, comprenant des objets d’utilité domestique et d’ameublement. Tout cela devait être transporté sur le Monte, et l’Empereur aida au transfert, au chargement et au déchargement. Entre-temps, il se consacrait à ses enfants et s’occupait de la plus jeune, la petite Archiduchesse Lotti, qui fréquentait encore l’école maternelle. Malgré le calvaire moral qu’il endurait, à la pensée de la misère de ses peuples, malgré les soucis et son mal du pays, l’Empereur resta toujours enjoué et équilibré. « Nous allons bien, sans l’avoir mérité» se plaisait-il à répéter.
Après le déménagement, la famille se réunit dans la salle à manger de la villa pour une première prière commune, et ensuite, toutes les pièces furent bénies par le Révérend Zsambóki, le jeune ecclésiastique de la maison, lequel était arrivé avec les enfants et les éducateurs.
Durant les jours qui suivirent, l’Empereur emmena souvent ses deux aînés, le Prince héritier Otto et l’Archiduchesse Adélaïde, avec lui en promenades. Un jour, ils rencontrèrent un cortège funèbre. Derrière celui-ci, marchait un petit garçon pleurant et tenant par la main sa maman tout de noir vêtue. Otto et Adélaïde furent bouleversés. « C’est certainement son père qui vient de mourir. Pauvre enfant ! » - « Oui, pauvre enfant ! » répéta l’Empereur. Une ombre passa sur son visage.
Le 2 mars, l’Archiduc Robert, à présent tout à fait rétabli de son opération, et accompagné de la Comtesse Korff-Schmising-Kerssenbrock, put enfin retrouver les bras de ses parents. Encore une fois, pour une très courte période, la famille entière était réunie autour du père – en des circonstances naturelles, qui peuvent être citées ici le plus précisément possible, grâce à la lettre écrite à cette époque par une femme de chambre, lettre que nous reproduisons le plus fidèlement possible :
« Nous avons déménagé de Funchal à la montagne, et il n’y avait presque pas de meubles ici en haut, et nous avons dû presque tout emprunter à l’hôtel Victoria. Nous n’avions pas de transport non plus, avec le linge, la vaisselle et les verres et nous avons dû aussi pour cette raison en emprunter à l’hôtel. Ces prochains jours, la plus grande partie des lits, armoires, tout le linge, la vaisselle, les verres, les seaux et les cruches, tout l’équipement du ménage et de toilette devront redescendre à l’hôtel. J’ai donc tout naturellement beaucoup à faire. Ce serait vraiment bien en bas mais Leurs pauvres Majestés n’ont plus d’argent et ne pouvaient plus payer l’hôtel, et alors un banquier, qui est copropriétaire de tous les hôtels de l’île de Madère, a proposé une villa à titre gracieux à Leurs Majestés, ce qu’ils ont accepté naturellement en remerciant étant donné leur situation pécuniaire. Ce n’est qu’en mai-juin, que le temps est agréable sur le Monte, en bas ils ont du soleil chaque jour ; même s’il pleut, cela ne dure jamais longtemps. Ici en haut, nous n’avons eu jusqu’à présent que trois journées ensoleillées, sinon toujours de la pluie, du brouillard et de l’humidité. Il fait naturellement plus chaud que chez nous dans les montagnes. Ici en haut, nous n’avons pas de lumière électrique, et de l’eau seulement au premier étage et dans la cuisine. La villa serait bien belle, mais nous avons peu de place même si seulement le strict nécessaire en personnel est sur place. Pour chauffer nous n'avons que du bois vert, qui fume sans cesse. On ne se lave ici qu’à l’eau froide et au savon. Grâce au ciel, nous avons notre lessiveuse, qui est installée à l’air libre. Les gens ne lavent qu’à l’eau froide ici, le linge n’est pas bouilli comme chez nous, tout doit être blanchi au soleil qui est torride -lorsqu’il brille. Malheureusement, nous n’avons que peu de soleil, et c’est avec envie que nous regardons vers Funchal où le soleil brille en permanence. La maison est si humide que cela sent la pourriture dans toute la maison et que l’on voit le souffle de chaque personne. Comme transport, il n’y a que des voitures et des bœufs, et l’on ne peut se payer ni l’un ni l’autre ; il y a en outre un chemin de fer à crémaillère mais qui ne circule pas tous les jours. Nous ne pouvons pas descendre à pied non plus, car il nous faudrait presque toute la journée pour revenir. Le pauvre Empereur, qui ne prend que trois repas par jour, ne peut pas recevoir de la viande le soir, seulement des légumes et des entremets sucrés, c’est ce que nous regrettons le plus. Pour nous cela n’a pas d’importance, cela ne me manque pas, mais ils n’ont même pas assez à manger. Si l’on connaissait seulement une haute personnalité qui pourrait avoir une influence auprès de l’Entente pour que Leurs Majestés puissent louer une villa convenable. L’on doit attribuer une rente convenable à Leurs Majestés afin qu’ils puissent quand même avoir une vie convenable, du moins l’essentiel ; il y a un manque de tout. L’instituteur des enfants, qui est médecin, habite une cabane de jardin à moitié en ruine avec une seule pièce qui devrait être réparée sommairement. Dans une deuxième maisonnette délabrée avec une seule pièce que l’on a divisée par une paroi en bois, vivent les deux serviteurs et leurs épouses qui servent également dans la maison en tant que bonnes. Ce qui est encore plus ennuyeux, c’est le fait que Sa Majesté doit accoucher au mois de mai, et ni une sage-femme ni un médecin ne sera présent. Il n’y aura qu’une nurse, mais elle n’a pas d’expérience. Donc, il n’y aura même pas une vraie sage-femme. Je suis totalement désespérée à ce sujet. J’écris à l’insu de Sa Majesté, car je ne peux admettre que l’on laisse deux êtres innocents ici dans une maison totalement insalubre aussi longtemps. On doit protester ! Leurs Majestés ne bougeront pas et se laisseraient enfermer sans sourciller dans un trou à rat seulement avec de l’eau et du pain, si on leur demandait. Dans la chapelle de la maison, les champignons se font denses sur les murs. On ne pourrait plus supporter de vivre dans aucune pièce de la maison si le feu ouvert ne brûlait constamment. Nous essayons naturellement ensemble d’enrayer le mal ; parfois nous sommes près à renoncer, mais lorsque nous voyons, avec quelle patience Leurs Majestés supportent tout cela, nous continuons à nouveau. Sa Majesté a depuis des semaines un gros catarrhe accompagné de toux. L’archiduc Charles Louis est également alité avec un refroidissement. Il y a beaucoup de vaches ici, mais toutes tuberculeuses, le lait doit être bien bouilli… »
L’échange de courrier avec la patrie était presque inexistant à cette époque, et les communications postales irrégulières.
L’Empereur avait le sentiment d’être abandonné et oublié de tous. Mais les heures de l’abandon n’ont pas réussi à influencer sa grande force d’âme : « Je remercie le Seigneur pour tout ce qu’Il envoie »
L’accomplissement
Le 9 mars, l’Empereur Charles entreprit une promenade avec le Prince héritier et l’Archiduchesse Adélaïde, dans l’intention d’acheter des jouets tressés pour l’Archiduc Charles Louis, dont on allait fêter l’anniversaire. La Comtesse Mensdorff courut à leur poursuite pour apporter un manteau à l’Empereur ; celui-ci le refusa. Il faisait très chaud en bas dans la ville et l’Empereur prit froid probablement lors du retour à travers la région brumeuse plus froide.
Le lendemain, on fêta l’anniversaire de l’Archiduc Charles Louis. Ce fut la dernière fête familiale, à laquelle l’Empereur Charles participa. Le 14 mars, il sortit pour la dernière fois faire des achats. A peine rentré, il fut saisi de frissons. Des quintes de toux et d’autres problèmes respiratoires le forcèrent à garder le lit. Le jour de la Saint-Joseph, on lui fit le plaisir d’installer un autel dans sa chambre et de dire la messe. La maladie empira.
Dans l’optique de réaliser des économies, l’Empereur ne voulut d’abord pas faire appel à un médecin et n’accepta qu’une semaine plus tard de se faire examiner par le Dr Monteiro. C’était le 21 mars. Le Dr Monteiro jugea la situation comme critique. Il estima que les poumons étaient atteints et exigea l’avis d’un deuxième médecin, qui ne plaisait pourtant pas au monarque. Il fallut des efforts et quelques talents de persuasion pour amener l’Empereur à accepter d’aller à l’encontre de ses sentiments envers le Dr Porto. Le Dr Porto arriva le lendemain et confirma l’extension de la maladie dans le poumon droit.
Entre-temps, le Comte Josef Károly, le frère de l’infortuné révolutionnaire, arriva à Funchal avec des nouvelles de la patrie. Il fut introduit immédiatement. Ce fut le tout dernier visiteur que l’Empereur sut encore recevoir.
Le 23 mars, on décida de transporter le malade de sa petite chambre exiguë du premier étage vers une chambre plus grande et plus ensoleillée au rez-de-chaussée, que l’Archiduchesse Marie Thérèse occupait jusqu’alors. D’abord, l’Empereur Charles refusa cette offre « pour ne pas chasser grand-maman de sa chambre ». Finalement convaincu, il grimpa lui-même sur le brancard et en redescendit, sans se laisser aider. En chemin, il aperçut le Comte Károly et se redressa pour saluer l’invité.
Lorsqu’il fut installé dans la nouvelle chambre, les enfants passèrent très vite leur tête à la porte pour lui souhaiter « une bonne journée ! », mais l’Empereur qui craignait le danger de contagion, les renvoya. Ce jour là, on envisagea de lui faire des injections de térébenthine sensées circonscrire la maladie.
Le 25 mars, la fièvre monta à 40°. Toute la nuit, le malade fut gêné par des quintes de toux qui se répétaient toutes les trois à cinq minutes, mais rien n’était capable d’ébranler la patience et la gentillesse naturelle de l’Empereur. Au début, l’impératrice lui donna tous les soins et effectua toutes les gardes de nuit et ce n’est que bien plus tard qu’elle accepta l’aide de la Comtesse Mensdorff, qui était une infirmière professionnelle.
Le dimanche 26 mai, on célébra la messe dans le salon à côté de la chambre du malade avec la porte entrouverte. Après la messe l’Empereur demanda qu’on lui lise une deuxième fois l’évangile sur le magnifique partage du pain. Il fut heureux d’apprendre du Père Zsambóki, qu’il pouvait sans problème communier en tant que malade, même s’il avait pris des liquides durant la nuit. Mais comme il avait mangé un biscuit vers 2 heures du matin, il s’abstint de demander la sainte communion dont il était si longtemps privé. Il craignait également une profanation à cause de sa toux ininterrompue. L’Impératrice en informa le célébrant au nom de l’Empereur avant le début de la messe. De façon surprenante, la toux de l’Empereur s’arrêta totalement durant la sainte célébration. Au début, l’Empereur Charles avait demandé d’entrebâiller la porte afin de ne pas être vu mais de pouvoir entendre. Mais ensuite, il fit ouvrir la porte entièrement : « J’aimerais tellement voir l’autel ! »
Lorsque le prêtre eût prononcé le Confiteor après la communion, l’Empereur s’adressa à l’Impératrice : « Qui communie ? » -« La Comtesse Mensdorff » -« J’aimerais également communier » - « Cela est impossible, il n’y a qu’une seule hostie ». – « S’il te plaît, hâte-toi, dis que je dois communier ! ». L’Impératrice se leva et lorsqu’elle s’approcha de la porte, elle vit le Révérend, après la communion de la Comtesse, retirer une deuxième hostie du ciboire et la lever en regardant l’Impératrice d’un air interrogatif. Un devoir intérieur l’avait persuadé durant la messe de consacrer encore une autre hostie à la sainte communion. L’Impératrice opina affirmativement et l’Empereur reçut le corps du Seigneur. L’Impératrice Zita pensait que l’Empereur avait complètement oublié le biscuit savouré, mais l’Empereur revint sur le sujet dans l’après-midi : « Ce fut quelque peu étrange aujourd’hui avec la sainte communion . Lorsque j’entendis le Confiteor, ce fut comme si notre Sauveur se trouvait à mes côtés et me dit : 'il faut communier.’ Et lorsque je ne voulus pas comprendre immédiatement, rongé de scrupules, c’était comme s’il répétait : ' vite, il faut communier maintenant ! ' ou : ' Je veux que tu communies maintenant, il n’y a plus d’obstacle maintenant ! ' Je ne pensais à plus rien d’autre, même plus au fait que j’avais mangé quelque chose durant la nuit. C’est pourquoi j’ai dit que tu devais te hâter. »
La fièvre était toujours à 40° en ce jour. C’est pourquoi on lui fit, dans la jambe droite, l’injection de térébenthine projetée, si douloureuse, en vue de faire naître une tumeur et absorber l’infection des poumons. Au début, une bonne réaction s’en suivit, et le malade se montra très content et apaisé. Plus tard cependant, toute la jambe enfla et devint extrêmement sensible. Comme aucune amélioration notable ne fut constatée, on répéta l’injection le lendemain, avec le même résultat. On ne se rendit compte des grandes souffrances de l’Empereur que lorsqu’il somnolait ; au moindre toucher, il se recroquevillait de douleur et essayait avec la main tendue d’éloigner instinctivement la couverture de l’endroit enflammé.
Par la fenêtre de sa chambre, l’Empereur pouvait entendre ses enfants jouer et l’appeler ; c’était pour lui une grande joie. Il distingua la voix de Prince héritier qui se promenait avec le Comte Károly et qui parlait hongrois. Les Archiducs Félix et Charles Louis étaient aussi grippés et alités. Pendant un temps, leur santé laissa fort à désirer et l’Empereur tenait à en être informé continuellement. La Comtesse Kerssenbrock devait lui rapporter le moindre détail. Ce jour là, le quatrième dimanche du carême, les habitants de Funchal organisèrent, comme chaque année, leur procession vers l’église du Monte en l’honneur du Sauveur portant la croix. La participation à celle-ci était cette fois consacrée à « la guérison du bon Roi Charles ». Après la procession, beaucoup de gens vinrent à la villa pour s’enquérir de la santé du malade.
Le 27 mars, la santé de l’Empereur déclina davantage. Durant la nuit, on lui servit un peu d’aspic qu’il ne voulut d’abord pas accepter – « Parce que je ne pourrai pas recevoir la sainte communion ». – « Voyons», dit l’Impératrice, « tu ne dois pas communier, mais tu dois prendre des forces. Dieu ne le voudrait certainement pas autrement .» Alors l’Empereur accepta l’aspic mais ajouta ensuite d’un air triste : « Je sais, que je ne dois pas aller à la sainte communion, mais je le souhaite tant. » L’Impératrice s’entretint avec le Père Zsambóki, qui autorisa la sainte communion pour le lendemain matin. A partir de ce jour, l’Empereur reçut à nouveau quotidiennement la sainte communion, et à plusieurs reprises, le très Saint- Sacrement fut laissé dans sa chambre des heures durant.
La pénible toux avait diminué durant la journée, mais la nuit fut très mauvaise. Il rêva, que sa mère était arrivée et en ce jour, il délira pour la première fois. Sa température était montée à 40,5°. Les crises d’étouffements étaient insupportables. Il fallut administrer de l’oxygène. Lorsque l’Empereur aperçut les ballons d’oxygène, il demanda : « La situation est-elle déjà si grave que je doive prendre de l’oxygène ? » L’après-midi, on diagnostiqua une double pneumonie grippale et l’on commença des injections de camphre et de caféine. Lorsque l’état du malade empira à nouveau en début de soirée, le Père Zsambóki suggéra de donner l’Extrême-Onction à l’Empereur. Lorsque l’Impératrice lui en parla, l’Empereur Charles acquiesça directement et pria que l’administration du sacrement ait encore lieu le même soir. L'Impératrice dut lui lire au préalable tout ce qu’il devait savoir à propos de l’onction, afin qu’il puisse suivre exactement le rite. Il souhaita ensuite se confesser. Comme il s’était confessé à peine 8 jours plus tôt, l’Impératrice essaya de l’en dissuader mais il tint à le faire. « Je désire me confesser avant de recevoir à nouveau le sacrement . » Plus tard, il dit en souriant : «J’ai confessé toute ma vie ». Ensuite l’Empereur pria le jeune ecclésiastique de la maison de s’approcher encore une fois de lui et dit d’une voix haute et solennelle : « Je pardonne à tous mes ennemis, à tous ceux qui m’ont offensé et à tous ceux qui travaillent contre moi ». Et il ordonna : « Faites venir Otto ».
Il était 10 heures du soir. L’on avait déjà réveillé le Prince héritier, mais l’on s’étonnait du souhait de l’Empereur qui jusqu’à présent n’avait jamais toléré la présence des enfants auprès de lui, de crainte de la contagion. Lorsque Otto arriva, il l’appela tout près de son lit : « Il doit pouvoir tout voir, exactement comme cela se passe ».
Lorsqu’il fut congédié, Otto embrassa la main de son père et l’Empereur lui sourit. Lorsqu’il eût quitté la chambre, le Prince héritier fondit en larmes « Parce que papa semblait au plus mal, avec la croix entre ses mains, comme s’il devait mourir ». Plus tard il ajouta : « Maintenant je comprends pourquoi la Vierge était si triste sous la croix ».
Lorsqu’il fut question pour la première fois de l’Extrême-Onction, l’Empereur Charles avait dit gentiment et calmement sans aucune plainte : « Je remercie le bon Dieu que cette journée se termine. Je ne savais pas qu’il pouvait exister une journée aussi pénible.» Pas même l’Impératrice ne remarqua, malgré toutes ses prévenances, que c’était justement lui qui avait tant souffert en ce jour, car la patience inépuisable et la simplicité de l’Empereur avaient banalisé extérieurement toutes ses douleurs. Après l’Extrême-Onction, vers 11 heures du soir, une amélioration se dessina et la nuit se déroula calmement. Pour la première fois, l’Impératrice accepta que la Comtesse Mensdorff lui apporte son aide durant la garde de nuit et pour la première fois depuis quinze jours, l’Impératrice Zita se reposa un peu. Elle resta cependant habillée. Vers 7 heures, elle se releva et s’assit auprès du lit de l’Empereur. Lorsqu’à son tour, la Comtesse Mensdorff ne voulut pas se coucher, l’Impératrice lui ordonna expressément de se mettre au lit et lui dit « Si vous n’allez pas dormir maintenant, je n’admettrai plus que vous m’aidiez et vous ne pourrez pas non plus monter la garde la nuit prochaine.»
Les gardes de nuit étaient épuisantes. Le malade exprimant le moins possible de souhaits, afin de ne pas fatiguer les personnes soignantes, il s’en suivit tout naturellement que l’on essaya de donner une autre position à l’Empereur aussi souvent que possible, afin d’atténuer ses crises d’étouffements. Comme il insistait sur le fait de voir l’Impératrice se reposer, l’Impératrice Zita faisait souvent semblant de dormir et, les yeux mi-clos, elle épiait le malade.
L’amélioration ne dura pas. Le matin du 28 mars, l’Empereur émit le souhait d’informer télégraphiquement le Primat Czernoch et le cardinal Piffl de son état. Initialement, on voulut laisser croire à l’Empereur qu’il s’agissait d’une grave bronchite, mais il ne se laissa pas duper et parla en souriant de la « soi-disant » bronchite. Le soir, on découvrit un nouveau foyer d’inflammation dans les poumons. La fièvre se maintint au-delà de 40°. Lorsque les médecins s’en furent allés, l’Empereur demanda : « Qu’ont-ils dit ? » -« Ils sont contents ». – Mais l’Empereur secoua la tête en disant : « Je connais assez le portugais, pour avoir compris leurs remarques ».
Durant la journée, l’Empereur Charles demanda des nouvelles de l’état du Prince héritier. On put lui dire qu’Otto se sentait très bien, grâce à Dieu. Sur ces paroles, l’Empereur répondit ; « Le pauvre garçon, je lui aurais bien épargné tout cela hier. Mais il était nécessaire de l’appeler, ne fut-ce que pour l’exemple. Il doit savoir comment on doit se comporter dans une telle situation, en tant que catholique et en tant qu’empereur ! »Il somnola un peu et l’Impératrice prit un journal de Vienne. L’Empereur ouvrit les yeux et lui demanda de lui faire la lecture. Mais comme chaque conversation le fatiguait, elle lui dit : « Il n’y a rien d’intéressant à signaler ». Alors, il voulut savoir les dernières nouvelles concernant la conférence de Gènes publiées dans les journaux portugais, et comme l’Impératrice lui répondit que cela allait le fatiguer, il rétorqua très énergiquement : « Tu sais que cela n’a pas d’importance. Il est de mon devoir de me tenir au courant, ce n’est pas un amusement. Lis s’il te plaît ! ».
Dans l’après-midi, il délira de nouveau. Ces courts troubles de la conscience révélèrent toujours à nouveau son for intérieur et ses pensées cachées. Elles se concentraient sur les enfants, la patrie, l’armée et ses devoirs de souverain. Tantôt ce furent les enfants de Vienne, qu’il voulait approvisionner en lait, tantôt il porta un gobelet d’eau à un soldat tchèque qui mourait de soif dans un hôpital militaire. Et régulièrement, il évoquait, avec un douloureux regret, l’échec de ses interminables joutes oratoires avec Tisza, au cours desquelles il n’avait pas réussi à faire accepter par Tisza l’évacuation de la Transylvanie avant son invasion par les Roumains.
A partir de ce jour, l’Empereur fit à nouveau référence à la fin de la semaine. « Est-ce vendredi aujourd’hui ? » se renseignait-il déjà le mardi. « Est-ce bientôt vendredi ? Quel jour sommes-nous aujourd’hui ? » C’était comme s’il ne pouvait attendre la fin de la semaine.
Mercredi, 29 mars. La nuit fut calme jusqu’à deux heures du matin. Vers 4 heures survint la première faiblesse cardiaque. Les médecins la qualifièrent de crise. Chaque heure, il fallut lui appliquer des cataplasmes à la farine de moutarde. L’Empereur trouva ce traitement répugnant et dit : « Voilà que vous commencez à me salir mon lit tout propre. » Au début, cela lui fut très pénible de devoir laisser la Comtesse Mensdorff lui appliquer des enveloppements et il lui fut reconnaissant lorsqu’elle lui permit de tendre simplement le bras hors de la chemise. Il somnola et délira à plusieurs reprises. Mais bientôt les oppressions reprirent de plus belle et les étouffements augmentèrent. Entre ces crises, l’Empereur prenait toujours des nouvelles des enfants : lequel d’entre eux était en bonne santé, quelle était la température des malades. Les Archiducs Charles Louis et Félix étaient tous deux alités avec une pneumonie et l’Archiduc Robert souffrait d’une maladie des intestins. Chaque membre du personnel attrapa la grippe à tour de rôle. D’autre part, l’Empereur s’enquit du Comte Károly et demanda si les nouvelles de la patrie étaient bonnes. Malgré une température élevée, le malade passait sans difficulté d’une langue à l’autre. Il salua les médecins en français et parla tchèque avec la Comtesse Mensdorff jusqu’aux derniers instants.
L’Impératrice tenait la main du malade, ce qui semblait diminuer son angoisse pendant les pénibles crises d’étouffement. Lorsqu’elle voulait se reposer un peu, elle priait la Comtesse Mensdorff de bien vouloir tenir la main de l’Empereur à son tour. Chaque fois qu’il s’accrochait à la main de la Comtesse , il s’excusait auprès d’elle en disant, encore tout haletant : « Excusez-moi, s’il vous plaît. C’est ainsi, je n’y peux rien, mais cela me soulage ». Ses mains tremblaient constamment et erraient sur la couverture comme à la recherche de quelque chose. A nouveau il examina le bout de ses doigts, qui depuis lundi, avaient commencé à virer au bleu. Les douleurs dans la jambe semblaient insupportables. Déjà trois jours que cette torture durait et qu’il ne pouvait plus se tourner sur le côté droit. « La jambe vous fait mal ? » demanda le médecin. – « Pas du tout. » - Mais le médecin constata : « Elle doit même vous faire très mal. » L’Empereur ne voulut pas admettre devant son épouse, combien il souffrait. Cette nuit là, il dit à l’Impératrice : « J’ai promis au bon Dieu, de me laisser soigner, tant que je suis malade, sans aucun geste superflu, et de suivre toutes les instructions pour l’amour de Dieu. » Ainsi, il restait allongé tranquillement et sans exprimer le moindre souhait, et de temps en temps, il restait dans une position bien trop basse malgré une crise d’étouffement afin de ne fatiguer personne. Et justement parce qu’il était allongé si tranquillement, personne ne voulait le déranger. Il souffrait ainsi en silence et sans exprimer la moindre plainte. Une fois, une bouillotte glissa de son enveloppe et toucha l’endroit des injections. Il se mordit d’abord les lèvres déformées par la douleur et dit ensuite calmement : « Quelque chose se trouve sur mon pied. S’il te plaît, ôte cette chose, cela brûle très fort. » L’Impératrice Zita se déplaça vers le mauvais côté du lit et perdit du temps, pour découvrir ensuite avec stupéfaction que la bouillotte très chaude se trouvait sur la tumeur, sans que le malade n’ait entre-temps formulé ne fusse qu’un seul mot d’impatience. A nouveau son imagination, mais aussi ses pensées, se portaient sur les enfants. « J’ai tellement envie de voir les enfants. Mais s’il te plaît, ne les laisse pas entrer, ce serait trop imprudent. ».
Vers midi, l’impératrice quitta la chambre du malade pour un court instant. Elle prit en tout huit minutes pour se laver les mains, voir les enfants et manger. L’Empereur fut reconnaissant quand elle réapparut et dit : « Quoi, seulement huit minutes ? Cela m’a semblé bien, bien plus long. » Elle resta à présent auprès de lui sans interruption. Ce n’est que lorsqu’il somnola, durant les premières heures du matin, qu’elle se rendit à la chapelle et pria le Révérend de lui donner la sainte communion.
Jeudi 30 mars. Dans la nuit, l’Empereur souffrit beaucoup. Pendant son sommeil, il répéta à plusieurs reprises : « Je suis fatigué, si fatigué… » Lorsqu’il fut réveillé, il dit à l’Archiduchesse Marie Thérèse : « Je t ‘en prie, grand-maman, fais en sorte que je ne doive pas transpirer autant » - « Les médecins disent, que cela te fait du bien. » - « Mais je crains, que je ne résisterai plus longtemps. » L’Archiduchesse montra le crucifix de la main et dit : « …celui qui a sué à sang pour nous. » L’Empereur Charles suivit son doigt et enveloppa l’image du crucifié d’un long regard. Il opina ensuite plusieurs fois de la tête. A partir de ce moment, il ne dit plus un seul mot concernant le supplice des poussées de transpiration, qui allaient se poursuivre jusqu’à sa mort.« Comme je suis devenu maigre » dit-il un jour, en regardant ses bras amaigris.
Le soir, on constata une légère amélioration. Les médecins ordonnèrent une deuxième injection de térébenthine, cette fois dans la jambe gauche. Bien que l’Empereur savait quelles douleurs il allait devoir affronter et qu’à partir de cet instant, il ne pourrait plus s’appuyer ni à droite ni à gauche, il se montra immédiatement coopératif et se plia à tous les préparatifs. Durant la nuit, on constata deux nouveaux grands foyers d’inflammation dans les poumons. Les médecins appliquèrent six ventouses sur le dos. Le malade ressentit quelque atténuation, mais au prix de fortes douleurs. Etant donné que l’on répéta plus tard cinq fois cette même procédure, le dos de l’Empereur se transforma progressivement en une plaie unique, ce qui fit que simplement d’être allongé sur le dos, lui était une torture. Mais on n’entendit aucune plainte ni aucun soupir. Les médecins envisagèrent une transfusion sanguine, et la première à se proposer fut l’Impératrice. Cependant cette idée fut à nouveau abandonnée.
L’après-midi, l’Empereur divagua fortement. Il pensait que des Autrichiens étaient arrivés et qu’il fallait les recevoir. « Mais je ne peux pas, je suis si faible. » L’Impératrice essaya de le calmer et lui dit : « Comme tu es malade, je vais y aller et recevoir les invités. » Mais l’Empereur n’en démordit point : « Non », dit-il sous l’emprise de la fièvre, « comme ils ont fait ce long chemin, je ne peux pas refuser de les voir. Fais les entrer, que je puisse au moins les saluer de la tête. » Il essaya de saluer avec beaucoup d’efforts et rajouta : « Mais cela me fatigue très fort, très fort. » Ensuite il rêva qu’il tenait une conférence scientifico-politique concernant le règne des Habsbourg devant des étudiants autrichiens mais s’interrompit et dit, tout à fait éveillé : « N’est-ce pas maladroit ? Il n’y a rien à faire, cela ne me lâche pas et me fatigue tellement de surcroît. » Il était en effet toujours conscient du fait qu’il avait déliré. Une fois, tout attendri, il chuchota à l’Impératrice : « Pauvre petite Elisabeth ! Qu’est-ce qu’elle doit déjà supporter. »1
Dans la nuit il se réveilla plusieurs fois en sursaut : « Où sommes-nous ? Sommes-nous tous vraiment sur le Monte ? Tous les enfants aussi ? Sont-ils tous réunis, leur fait-on du mal ? » - « Non, Votre Majesté », répondit la Comtesse Mensdorff, « Korffi est auprès d’eux .» Et il se calma à nouveau. Le matin, lorsque la Comtesse Mensdorff le changea de lit, elle entendit le malade lui dire : « Il est bon de pouvoir faire confiance au Sacré-Coeur de Jésus. Autrement, tout cela serait insupportable. »
Vendredi 31 mars. La nuit fut relativement calme et la fièvre descendit temporairement à 39,5 degrés. Cinquante à cinquante cinq inspirations à la minute. Durant la nuit, il cria : « Maman » et « Max, est-ce toi ? » Sa voix était forte, malgré son terrible manque de souffle. A deux reprises, on appliqua à chaque fois six ventouses. Anna Hubalde entra portant une bouillotte enveloppée dans les bras. Il demanda : « Est-ce la petite ? Donnez-la-moi ! » Ses bras étaient enflammés par les nombreuses injections et les emplâtres de moutarde appliqués sur le dos meurtri par les ventouses le brûlèrent au point de
1 L’Archiduchesse Elisabeth naquit le 31 mai 1922, après la mort de l’Empereur, à El Pardo près de Madrid. Au cas où l’enfant à naître serait une fille, l’Empereur Charles avait choisi le nom d’Elisabeth, en souvenir du jour d’arrivée sur l’île de l’exil.
former quatre grandes cloques. On avait installé un dossier dans le lit mais le malade était très mal assis. Il fallut lui soutenir la tête parce qu’il n’était plus capable de la tenir droite. Il voulut expectorer, mais demanda d’abord, se souciant du risque de contamination : « …les enfants là ? » - « Non », le calmait l’Impératrice, « ils ne sont pas là. » - « J’ai entendu quelque chose auprès du paravent. » - « Non, nos enfants ne sont pas là. » - « Les nôtres pas. Mais je ne souhaite cette souffrance à aucun enfant. »
Durant sa maladie incurable, la maîtrise de soi, la ténacité intérieure et la force morale apparemment inépuisable de l’Empereur se révélèrent comme jamais auparavant. Les médecins affirmèrent n’avoir encore jamais rencontré une telle force de caractère. Ils ne s’expliquaient pas comment le malade pouvait maîtriser ses capacités mentales malgré la forte fièvre, malgré les douleurs, son embarras et les faiblesses corporelles innommables. Une seule fois il se trompa et salua les médecins en allemand mais se corrigea immédiatement en français. Quotidiennement il se préoccupa du bien-être du jardinier et du portier, qui étaient tous deux tombés malades. Jamais il ne pria pour obtenir l’adoucissement de ses propres souffrances.
A la fin de cet après-midi, le malade était au plus mal, épuisé par ses quintes de toux ininterrompues qui, depuis longtemps déjà, le privaient de sommeil. De dessous l’oreiller de l’empereur, l’Impératrice Zita retira l’image pieuse (qui toujours était à cette place) représentant le Sacré-Cœur de Jésus, et la lui montra. Elle lui dit qu’il fallait absolument qu’il dorme un peu et qu’il devait donc le demander au Seigneur. L’Empereur Charles regarda l’image et dit, en insistant et plein de confiance : « Seigneur, laisse-moi dormir. » Il s’endormit aussitôt et ne se réveilla que trois heures plus tard. L’Impératrice eut un pressentiment informulable parce que si terrifiant, si affreux : Et quoi ?! Suffirait-il à l’Empereur pour guérir, de le souhaiter vraiment du fond du cœur, et pour revenir sur son offre, d’y être réellement déterminé ?
Seul l’oxygène pouvait encore faciliter la respiration du malade. Il fallait l’apporter en sachets de Funchal mais il n’y en avait que quelque uns et chaque ballon ne durait que sept minutes. Comme l’Empereur respirait avec grande peine et n’avait aucun répit, l’Impératrice pensa qu’il fallait lui donner du courage. Elle lui parla du fait qu’il était si difficile de rester toujours patient et de ne jamais se révolter. Il la regarda avec étonnement et lui dit : « Se révolter ? Grommeler ? Lorsqu’on connaît la volonté de Dieu, tout est bon. » Et après un moment : « Je veux te dire maintenant clairement ce qu’il en est avec moi : Je m’efforcerai toujours de reconnaître, clairement si possible, dans toute chose la volonté de Dieu et de la suivre, à savoir, à la perfection. » Après un long moment, il répéta : « Surtout ne pas grommeler. ».
Le soir était tombé. L’Impératrice avait entrepris de réciter toutes les prières de l’Empereur à sa place, afin que le malade ne dut pas se fatiguer. Elle remarqua cependant, que les lèvres du malade remuaient toujours et elle le pria d’essayer de dormir enfin, lui donnant l’assurance d’avoir vraiment dit toutes ses prières. L’Empereur Charles dit : « Je ne prie plus à vrai dire que pour la suppression du schisme en Bohème. » - « J’ai aussi déjà fait cela pour toi. » - « Mais seulement une fois. Pendant la journée, je prie si souvent pour cette affaire. Je n’y reviendrai jamais assez. De même pour les autres choses qui me tiennent à cœur. » - « J’ai aussi prié pour cela. » L’Empereur la regarda en souriant : « Mais tu ne connais même pas toutes les autres choses pour lesquelles je prie aussi. » « Cela est aussi réglé », rétorqua-t-elle. « J’ai prié pour toutes les choses pour lesquelles tu as l’habitude de prier. Le bon Dieu sait très bien à quoi la prière est destinée, même si je ne le sais pas moi-même. » Alors il opina.
Mais l’Empereur ne put toujours pas s’endormir et était très agité. L’Impératrice, assise près de son lit, lui tenait la main. Elle lui demanda finalement ce qui le tracassait et il lui répondit : « Rien. Merci, tout va bien. Je ne peux simplement pas dormir. » Après plusieurs questions, il avoua enfin : « J’aimerais avoir un peu d’eau – mais seulement, si tu ne dois pas te lever et te fatiguer pour ce faire. » L’Impératrice se leva immédiatement et apporta l’eau. Elle était contente de pouvoir lui apporter quelque chose, c’était pour cela qu’elle était auprès de son lit. Et l’Empereur de dire : « En fait, j’oscille entre mon amour incommensurable pour toi, mon amour incommensurable envers les enfants et mon égoïsme. »
Un verre d’eau : c’était donc cela qu’il appelait son égoïsme.
Très tard, alors que les ombres de la nuit avaient déjà tout enveloppé, il soupira sous l’emprise de la fièvre : « Mais pourquoi – pourquoi ne nous laissent-ils pas rentrer à la maison ? J’aimerais rentrer à la maison avec toi ! ».
Enfin il s’endormit un peu. Durant cette nuit, l’Impératrice s’accorda à nouveau un peu de repos et laissa à la Comtesse Mensdorff les soins immédiats au malade C’était la nuit du vendredi 31 mars au samedi 1er avril.
Peu de temps après, l’Empereur se réveilla, fixa son regard sur le crucifix et commença à prier. Il était si faible, que la Comtesse Mensdorff dut l’aider à joindre les mains. Après un instant, il dit : « Je n’en peux plus. Je suis si fatigué. » La Comtesse pria : « Sa Majesté devrait plutôt dormir. » Mais il répondit : « Je dois encore beaucoup prier ! ».
Vers 5 heures du matin, il fut saisi d’une faiblesse cardiaque. La fièvre tomba à 37,7 degrés mais remonta tout aussitôt à 38,1 et 38,3 degrés.
Jusqu’à présent, le malade s’était toujours appliqué à se faire comprendre de tout le monde. A présent, il opinait aimablement de la tête, souriait et ne chercha plus à communiquer. Entre-temps, l’Impératrice, qui avait communié la nuit et s’était reposée quelque peu ensuite, était de retour auprès du lit du malade. Le Révérend Zsambóki arriva, administra à l’Empereur la bénédiction consacrée aux malades et transmis la bénédiction papale juste arrivée.
A 7 ¼ heures l’Empereur fut transféré sur un autre lit afin de pouvoir renouveler le sien. A cet instant, une paralysie soudaine des membres l’empêcha, pendant de longues minutes, de bouger les bras. Il fut pris d’une oppression atroce, faillit suffoquer et l’on dut ouvrir précipitamment la fenêtre. D’un geste, l’Empereur agrippa la main de l’Impératrice. A l’aide d’un coussin, l’Archiduchesse Marie Thérèse protégea les yeux du malade contre la vive lumière du jour. « S’il te plaît, grandmaman, ne te fatigue pas » prononcèrent ses lèvres devenues bleues. Les mains et les bras de l’Empereur s’étaient refroidis. Les médecins donnèrent des injections de chlorure de sodium. Leur diagnostic : « Encore deux heures. »
Les deux médecins pleurèrent comme des enfants et le Dr Porto se tordit les mains : « Tout est perdu, s’il n’y a pas un miracle ! »
Le malade souffrait de soif et la fièvre monta à 39,1 degrés. Le pouls s’accéléra de plus en plus. Lorsqu’un médecin prépara les injections derrière le paravent, l’Empereur demanda, sous l’emprise de la fièvre : « Cher Dr Delug, que faites-vous encore ? » Mais immédiatement, se souvenant que le Dr Delug devait se trouver à Vienne, il secoua la tête et s’excusa : « Ah, non. » Puis il demanda des nouvelles de mère et frère.
L’Impératrice Zita s’activa pour terminer la préparation du lit du malade et pria la Comtesse Mensdorff de tenir la main de l’Empereur pendant ce temps. L’Empereur Charles tourna la tête et sourit à son épouse avec reconnaissance. Ce faisant, une lumière intense se concentra sur son visage. Malgré toute sa réserve, l’Impératrice sursauta visiblement à la vue des traits marqués par la mort. Difficilement, elle prononça la question de savoir comment il se sentait, et il répondit : « Bien .»
Peu après, l’Empereur fut atteint de frissons. Il remua la tête avec désapprobation et dit : « Je n’y peux rien. » L’Impératrice était sortie pour alerter les médecins, mais peu de temps après déjà, le malade appela : « Reviens très vite ! Pourquoi reste-tu si longtemps absente ? » Il s’adressa ensuite à l’Archiduchesse Marie Thérèse, qui de nouveau se servait d’un coussin pour faire écran à la lumière : « Grand-maman, ne te fatigue donc pas autant. » – « Mais je le fais avec plaisir. » - « Oui, c’est en effet agréable », avoua-t-il. Lorsque la Comtesse Mensdorff redressa les oreillers, il lui dit : « Je vous remercie infiniment, Comtesse, je vous remercie pour tout. » Incessamment il répéta : « Je dois vous remercier. Je n’ai pas prononcé assez de remerciements. »
A présent couché tranquillement dans ses coussins, il se sentit plus soulagé. Soudain, il proclama, avec conscience, solennellement, et avec insistance : « Je déclare encore une fois le traité de Novembre nul et non avenu, parce qu’il fut obtenu par la force. Et aucun être humain ne peut modifier le fait que je suis le Roi couronné de Hongrie. »
Vers 9 heures, l’Empereur demanda quel jour on était. « Le jour de la Vierge », répondit l’Impératrice. – « Samedi donc », confirma l’Empereur réjoui. Lorsque son état empira visiblement après 9 heures, l’Archiduchesse Marie Thérèse alla voir le Révérend Zsambóki et le pria d’administrer la sainte communion à Sa Majesté. A peine l’Empereur eut-il pris connaissance de la présence du Saint Sacrement, qu’il le réclama avec un désir ardent et le reçut avec une joie profonde.
Un rayon de soleil traversa le brouillard, lorsque l’agonie commença. Lorsque l’Impératrice secoua à nouveau les oreillers, il la pria : « Je veux me reposer auprès de toi, viens, assieds-toi près de moi. Tiens-moi et soutiens-moi. J’ai à présent assez prié, je n’en puis plus, je veux rentrer à la maison, je veux rentrer avec toi à la maison. S’il te plaît, fais en sorte que l’on me laisse dormir… » L’Impératrice se mit à l’extrémité droite de la tête du lit. Elle était assise à moitié sur le lit et à moitié sur un fauteuil qui était rehaussé d’oreillers. L’Empereur appuya sa tête sur son épaule gauche et son front frôla la joue de l’Impératrice. Le bras de l’Impératrice entourait son épaule et avec la main droite, elle tenait la sienne ou essuyait la sueur de son front. L’Archiduchesse Marie Thérèse était agenouillée à côté d’elle. Face à elles, à l’extrémité gauche de la tête du lit, le Révérend Zsambóki agenouillé tenait le Saint Sacrement avec lequel il bénit le mourant à plusieurs reprises. L’Impératrice pensait avoir remarqué que l’Empereur désirait quelque chose et le questionna. Il secoua cependant négativement la tête. Elle le questionna à nouveau et n’obtint pas de réponse. Mais l’Impératrice sentait que quelque chose le gênait et le supplia, au nom du Seigneur, de bien vouloir lui dire ce qu’il souhaitait. « Combien de personnes sont présentes ? » demanda-t-il alors. – « Grand-maman », répondit-elle, « le Révérend Zsambóki, la Comtesse Mensdorff. » - « Prie donc les deux dernières, pas toi, de bien vouloir me redresser un peu. »
A peine fut-il redressé, que ses lèvres prononcèrent encore : « Rentrons chez nous, rentrons tous chez nous – nous sommes déjà si près. Pourquoi ne nous laissent-ils pas rentrer à la maison ? »
La fièvre était remontée à 39,7 degrés. Le mourant semblait sentir le poids que représentait sa tête sur l’épaule de l’Impératrice. « Dois-je bouger ? » - « Non. » - Après une courte pause à nouveau : « Es-tu fatiguée ? Tu devrais aller te promener : quand pars-tu ? » - « Dès que tu seras à nouveau guéri. » Il hocha la tête et sourit.
Après un moment, l’Impératrice essaya prudemment de prendre une autre position. L’Empereur acquiesça. A présent, elle était à genoux à côté de son lit, mais déjà après quelques minutes, il demanda impatiemment : « Tu n’es plus fatiguée ? »
- « Non. Je ne l’étais pas du tout. » - « Alors reviens, s’il te plaît. Oui, c’est bien comme cela. »
A nouveau la fièvre troubla sa conscience et il demanda : « Quand maman vient-elle ? » Peu après, il se tourna vers l’Impératrice : « Tu n’oublies pas n’est-ce pas : le Roi d’Espagne va t’aider. Il me l’a promis. » En même temps, il tendit la main, comme pour montrer : promis sur une poignée de mains. L’Impératrice pensa qu’il délirait et acquiesça. Lui par contre ouvrit les yeux, la regarda droit dans les yeux et répéta : « Ne l’oublie pas. Accepte le. Tu le connais. Le Roi Alphonse est chevaleresque, mais aussi comme... comme... » Il fit des mouvements de droite à gauche avec la main, exprimant l’hésitation. « Mais », poursuivit-il, « il me l’a fermement promis. » Mais l’Empereur n’avait plus vu le Roi Alphonse depuis des années. 2
Il était 10 heures à présent. Soudain, l’Empereur s’exprima – à nouveau clairement et fortement : « Je dois tant souffrir, afin que mes peuples puissent se retrouver à nouveau .»
- L’Impératrice lui chuchota : « Prie donc le bon Dieu avec grande insistance, de bien vouloir te guérir. » L’Empereur joignit les mains et dit : « S’il Te plaît, Seigneur, si cela est Ta volonté, guéris-moi. » Immédiatement après, l’Impératrice sentit l’Empereur frissonner pour ainsi dire intérieurement. Elle regarda son visage avec frayeur. Il reposait très tranquillement, les yeux fermés, si bien que l’Impératrice crut qu’elle s’était trompée. Mais l’étrange frisson le traversa à nouveau. Directement après, l’Empereur leva les mains jointes vers le Saint Sacrement et murmura : « Seigneur – s’il Te plaît. » Ensuite, comme si une réponse avait suivi, il commença un acte de pénitence : « Oh, mon Dieu, je regrette tous mes péchés et
2 Lorsque l’Impératrice arriva plus tard en Espagne avec les enfants, le Roi Alphonse lui raconta, que la nuit précédant la mort de l’Empereur Charles, il eut le pressentiment que si l’Empereur devait mourir et que si lui, leRoi, ne s’occupait pas de sa veuve et des enfants, sa propre épouse et ses propres enfants vivraient un jour un destin similaire. Il ne trouva le repos que lorsqu’il prit la ferme décision de s’occuper de la famille orpheline après la mort prévisible de l’Empereur Charles en leur offrant l’asile en Espagne. Le roi Alphonse fut tout aussi ébranlé lorsque l’Impératrice Zita lui relata les paroles de l’Empereur Charles juste avant sa mort.
mes imperfections de tout mon cœur, car par ces actes, je T’ai offensé, Toi ; mon Dieu, je T’ai mécontenté ! » Il n’ajouta pas de résolution. L’Archiduchesse Marie Thérèse, qui avait quitté la pièce un court moment, revint juste à cet instant. Elle sursauta à la vue de l’expression du visage du couple impérial. Que s’était-il passé ici ? Quel événement inexprimable venait de marquer le couple ?
Directement après, on entendit la voix de l’Empereur dire : « Seigneur, protège nos enfants : Otto, Mädi, Robert, Félix, Charles Louis… Quelle est la suite ?» L’Impératrice l’aida : « Rudolf », et il continua : « Rudolf, Lotti et le tout tout petit. Protège les corps et âmes. Laisse les plutôt mourir que de les laisser commettre un péché mortel. Amen ! Que Ta volonté soit faite ! » Il prononça les derniers mots très fort, avec beaucoup de sérieux et de gravité, en baissant la tête à chaque mot. Ensuite, il se laissa retomber, les yeux fermés. Un peu plus tard, on l’entendit dire : « Jésus, Jésus, viens ! » Il était entre 11 et 11 heures 30.
L’Impératrice lui récita les prières instantes pour les mourants. Héroïque, comme si souvent dans sa vie, elle lui épargna les adieux éternels explicites. Elle ne voulut pas rappeler ses soucis, ses peines et sa douleur à cet esprit qui semblait déjà si lointain. Les derniers mots que l’Empereur Charles lui murmura en ce monde furent : « Je t’aime infiniment ! »
A nouveau, pour soulager ses affres respiratoires, on lui administra de l’oxygène. Lorsque le ballon fut consommé, il pria à haute voix : « Jésus, pour Toi je vis, Jésus, pour Toi je meurs, Jésus, viens ! ». Ensuite il soupira : « Je veux me reposer, je suis si fatigué. »
Environ une demi heure avant la fin, il ouvrit les yeux, s’orienta d’abord vers le Saint Sacrement, ensuite vers le Révérend Zsambóki et supplia : « La sainte communion ! » L’Impératrice demanda s’il voulait vraiment communier. Il opina et dit : « Oui ». Elle pensait ne pas avoir bien entendu et lui demanda une seconde fois : « Désire-tu vraiment communier une nouvelle fois ? » L’Empereur s’adressant directement à elle, répondit avec ferveur : « De toute mon âme ! » Qui pouvait refuser une telle requête ? Le Révérend Zsambóki décida d’administrer une nouvelle fois le corps du Christ à l’Empereur, et ce, comme viatique. Le visage du mourant, qui était d’abord sérieux et las rayonna de joie lorsqu’il reçut le sacrement. Ce rayonnement ne le quitta plus jusqu’à sa mort.
L’Empereur se reposa un instant, puis appela fort et distinctement : « Otto ! ». Voulait-il revoir le Prince héritier ou voulait-il que le futur chef de la maison d’Autriche apprenne comment doit mourir un Habsbourg, un catholique ? L’Impératrice acquiesça et la Comtesse se hâta d’aller chercher le Prince héritier.
Entre-temps, l’Empereur commença avec un gros effort : « Ave Maria, gratia plena… » Mais l’Impératrice supplia : « S’il te plaît, ne prie pas. Le Seigneur est ici et te tient dans ses bras. Remets-toi totalement à lui. » «- « Oui », murmura-t-il, « dans les bras du Seigneur . Et moi avec toi. Toi et moi et les chers enfants. » Elle récita en murmurant : « Jésus, je vis par Toi… » et il remua les lèvres.
Au moment où le Prince héritier arriva, le malheur redouté se produisit : l’oxygène vint à manquer. Pour l’instant, l’Empereur était encore assis relativement droit, mais sans l’aide respiratoire, il s’affaissa bientôt sur l’épaule de l’Impératrice. Le Révérend Zsambóki tint le Saint Sacrement devant les yeux du mourant. «Regardez, le Seigneur est ici ». L’Empereur Charles ouvrit les yeux et scruta le ciel. Toujours et toujours, l’Impératrice priait et comme il ne pouvait plus répéter les mots, il murmura tout bas : « Oui – oui ! ». Otto pleurait à chaudes larmes agenouillé auprès du lit de son père. D’abord on ne sut que faire : annoncer ou non la présence de l’enfant. Finalement, le Révérend Zsambóki dit à haute voix : « Otto est là » En son for intérieur, l’Impératrice supplia tous les saints et les anges que l’Empereur n’entende pas, que son esprit en paix ne soit plus dérangé par tous les soucis de ce monde. Elle essaya tant bien que mal de calmer le Prince héritier en pleurs. Et vraiment
– l’Empereur ne fut plus touché par les choses d’ici-bas. Il essaya de prier encore. La sueur de la mort perlait sur son front sur lequel il reçut encore plusieurs fois l’Extrême-Onction durant l’agonie. Le Révérend Zsambóki lui murmura les prières des mourants dans l’oreille. Mais la voix de l’Empereur était presque inaudible. Son cœur battit de plus en plus vite, son visage devint de plus en plus blême, sa respiration devint plus lente et le râle s’intensifia. L’impératrice lui présenta le crucifix pour le baiser, mais il n’eut plus la force de le faire et prononça seulement le nom « Jésus ».
Environ dix minutes avant sa mort, il pencha la tête en arrière : « Je n’en peux plus » - « Le Seigneur arrive et vient te chercher », le réconforta l’Impératrice. Il répondit dans un souffle : « Jésus, viens!» et avec un visage serein, il répéta : « Que Ta volonté soit faite, Jésus, Jésus viens ! Oui – Oui ! Mon Jésus, comme Tu veux… Jésus » . Cela ressemblait à un tête-à-tête. Ensuite, la respiration devint irrégulière. Avec la dernière respiration, un peu plus forte, il souffla le mot « Jésus ! ».
Il était 12 heures 23 minutes.
Le cœur de l’Empereur s’était arrêté.
En vue de la procédure de béatification initiée en 1949 et pour apprécier à sa juste valeur le décret du pape Urban VIII, nous déclarons, que nous soumettons à la décision de l’église, les faits décrits, auxquels nous attribuons une valeur purement humaine.
Le livre de l’évêque Dr Rudolf Graber : « KAISER KARL VON ÖSTERREICH UND DIE ZUKUNFT EUROPAS“ peut être obtenu chez le même éditeur que cette brochure.